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Art et formation

10 mai 2010

L’apprentissage organisationnel s’organise autour de communautés de savoirs et de pratiques qui, en échangeant leurs informations et leurs savoir-faire, enrichissent leurs connaissances et donnent souvent naissance à de nouveaux usages. Parfois, au sein de ces communautés, un facilitateur, appelé quelquefois formateur, peut guider les échanges grâce à des apports méthodologiques  et rendre le travail engagé plus fécond, en distillant régulièrement un flux de contenus pédagogiques organisé.

De toute façon, un tel travail requiert une ouverture d’esprit  car il s’agit de mettre à l’épreuve ses convictions, voire ses croyances, en les confrontant à celles d’autrui ; ce qui, de fait, a pour conséquence de les relativiser et de les réévaluer à l’aune de nouvelles perspectives.
Cette confrontation au travail et à la pensée d’autrui prend une forme à la fois originale et hardie dans l’initiative prise aujourd’hui par Sophie Gonzales  ingénieure de formation. En effet celle-ci  a décidé de faire se rencontrer deux mondes qui habituellement s’ignorent : celui des entreprises et celui de l’art moderne.

En créant la société Artstorming elle a rassemblé des artistes et spécialistes de l’art contemporain pour les confronter avec des équipes d’entreprise. Les rencontres sont fortes et riches,  une vrai pédagogie du choc au sens de Michel Crozier.
Sophie Gonzales légitime sa démarche en expliquant qu’ « elle ne connait pas de meilleur exercice d’ouverture d’esprit que l’initiation  à l’art contemporain ».
« Le rapprochement de ces deux univers que je connaissais particulièrement bien s’est imposé comme une évidence : l’art sous toutes ses formes peut être un formidable levier au sein d’une entreprise, permettant non seulement d’animer au sens noble mais aussi de trouver un supplément d’âme » poursuit-elle.
 
Si, au premier abord, l’art offre une combinaison de vision et d’énergie créatrice  nécessaire aux succès des entreprises, il faut, pour bien comprendre les vertus des débats entre artistes et acteurs de l’entreprise, distinguer ce qui unit et sépare les habitants de ces deux mondes.

L’activité artistique fournit à l’entreprise des exemples majeurs, notamment sur les quelques points suivants :
- un grand sens de l’observation
- une capacité d’intégration de données et d’éléments très divers
- un développement fort des analogies
- un pouvoir de projection quasi constant
- une audace dans les propositions de formes, de matières, de dispositifs…
- une faculté de concentration extrême dans l’exercice du métier
- une volonté de montrer, voire de transmettre
Ces caractéristiques, et d’autres, constituent des sujets de réflexion et de débat pour toute communauté de savoir et de pratique. En ce sens la confrontation avec l’art contemporain favorise innovation et créativité au sein de l’entreprise.

Mais la créativité n’est pas la création ; la première suppose l’existence de processus objectivables manifestant, dès l’origine, une indéniable socialisation, la seconde échappe aux règles et opérations répétables et transmissibles.
Aussi l’activité artistique présente, à certains égards, des différences notables avec le monde de l’entreprise ; différences qu’il est possible d’évoquer sommairement.

Tout d’abord l’acte artistique ne présuppose pas nécessairement la présence de l’autre, la réception d’un public, l’échange avec des individus ; il peut, au contraire, apparaître comme un dialogue acharné entre l’artiste et lui-même, loin de toute considération extérieure.
Ensuite, la création artistique échappe, peu ou prou, à son créateur et il lui est fort difficile d’expliquer les tenants et aboutissants de son activité.

Enfin, l’exigence esthétique par sa novation et sa radicalité, conduit parfois l’artiste à une rupture avec son environnement, à un isolement volontaire tant l’écart entre l’exigence initiale et la reconnaissance par autrui paraît grand.

Malgré ces différences il convient de saluer l’initiative de Sophie Gonzales car elle oblige les participants à faire preuve de discernement,  au cours des rencontres proposées, tout comme les membres d’une communauté professionnelle lorsqu’ils sont confrontés à des productions nombreuses et variées dont ils doivent évaluer l’utilité et la fécondité.

Bel exercice de transmission de savoir opérationnel que ces confrontations ! Ils sont organisés sous forme d’ateliers débats, de visites commentées suivi de séminaires de réflexion. .Beaucoup d’entreprises, comme la Société Générale, Axa, le BCG,  se sont déjà prêtées au jeu. Cela « permet d’ouvrir de nouveaux champs de réflexion  autour de l’innovation et de la création artistique, de délier les talents, de développer les approches innovantes pour résoudre des problématiques spécifiques et initier le changement » résume Sophie Gonzales.

Le savoir opérationnel est assurément protéiforme et procéder par analogie en se servant de la création artistique pour faire jaillir de l innovation au sein d’organisations, souvent bureaucratisées, constitue une démarche de formation à la fois originale et profonde.

Dans le même ordre d’idée, pour corroborer cette démarche, les Editions Demos ont publié: Art et Management, du fantasme à la réalité. L’auteur Hélène Mugnier analyse les points communs de ces deux domaines de l’activité humaine et examine toutes les synergies possibles ; elle l’explique dans sa préface : « Ce n’est donc plus seulement à l’art comme alternative fantasmée que les managers s’intéressent.

C’est plutôt comme un vrai levier potentiel de renouvellement de leurs pratiques. Avec un impératif considérablement accru et différent de ceux des générations précédentes : l’innovation accélérée pour maintenir compétitivité et survie de ses activités .Or l’innovation est précisément le dénominateur commun le plus évident de l’artiste et de ce nouveau manager des temps modernes. Le tropisme est donc en marche croissante, nous y échapperons de moins en moins ».
 
La voie est ouverte pour utiliser la création artistique  comme outil et exemple d’apprentissage. C’est d’ailleurs pour illustrer cette réalité que chaque année la couverture de notre catalogue est laissée à l’imagination d’un artiste contemporain.

 

# Ecrit par Jean Wemaëre @ 08:34        
1  Commentaire  |  Liens vers ce message  |  Mots-clés : Apprentissage, Savoir opérationnel, Art

par  Anne Décoret-Ahiha du Thursday, 3 Jun 2010 - 12:01
« La création artistique comme outil et exemple d’apprentissage », voilà une conviction que je suis heureuse de partager. La rencontre entre deux mondes, celui de l’entreprise et de l’art, apparaît encore pour beaucoup comme improbable, incongrue. Le brillant ouvrage d’Hélène Mugnier montre justement la dimension managériale de la création artistique et révèle en quoi l’art peut contribuer, aujourd’hui, au développement des organisations. La thématique des liens et des articulations entre art et entreprise fait donc l’objet d’articles, d’ouvrages et est développée, de manière extrêmement intéressante, par des sociétés comme Artstorming. Mais de quel art s’agit-il ? De l’art plastique, de l’art pictural, de l’art dit contemporain. Or, un autre art offre également des analogies et des ressources puissantes pour l’entreprise et le management. Je veux parler ici de L’ART CHOREGRAPHIQUE. En tant qu’activité artistique, il présente, à mon sens, moins de différences avec le monde de l’entreprise que l’art pictural. Si l’acte artistique (plastique) ne présuppose pas nécessairement la présence de l’autre et la réception d’un public, en revanche, l’acte chorégraphique n’a d’existence que dans l’instant, fragile, incertain, où il s’offre au regard du spectateur avant de disparaître aussitôt. Certes, l’élaboration chorégraphique se prépare en amont au travers d’une écriture qui organise les pas, les mouvements, la dramaturgie du ballet. Pourtant, à chaque représentation, l’œuvre est à faire revivre et se réinventera selon la disponibilité des danseurs à leur danse, selon leurs états de corps, selon l’énergie du collectif. Et dans le contexte de processus chorégraphiques relevant de l’improvisation ou ayant recours à l’aléatoire (comme chez Merce Cunningham), c’est cette unicité de l’œuvre, dont la seule trace demeure dans l’œil et la mémoire du spectateur, qui est renforcée. Voilà un premier point d’intérêt de l’entreprise pour l’art de la danse. Art « vivant », il modélise le fait que chaque acte est une réinvention permanente, que tout se rejoue à chaque fois, avec incertitude, mais aussi que c’est cette fragilité - ce changement permanent - qui contribue à délivrer des instants de vie précieux, magiques, sensibles. Ephémère, l’œuvre chorégraphique n’existe que par la chair, la présence du danseur. C’est lui qui la porte, la tient à bout de corps. Il n’a besoin ni de pinceau, ni de matière, il est lui-même la matière de son art, qu’il façonne par l’entraînement, le développement d’une conscience aigue de sa corporalité, de sa kinesthésique, de sa place dans l’espace et la temporalité. Il travaille sa souplesse, sa technique, certes, mais plus encore, la qualité de son mouvement, de ses gestes, de sa dynamique. Les principes qui fondent sa pratique artistique trouvent une transposition dans le domaine du management. Car les notions d’énergie, d’intention, d’engagement, de présence, de conscience à soi et à ses potentialités qui sont immanquablement convoquées dans l’art chorégraphique, mais aussi dans d’autres arts du mouvement, sont aussi à mobiliser chez le manager. Et c’est là que la danse peut apporter des analogies pertinentes. De même, s’il y a un chorégraphe, une écriture, une direction – artistique- , sur la scène, seuls les interprètes assurent l’existence de l’œuvre. Sans ces travailleurs, dont le corps est en lumière mais le nom reste souvent dans l’ombre (les chorégraphes ont aujourd’hui souvent plus de notoriété que les danseurs), rien n’est possible. Le spectacle chorégraphique mobilise nécessairement une équipe, plus ou moins conséquente selon les configurations : danseurs, mais aussi musiciens, éclairagistes, scénographes, costumiers, techniciens ainsi que producteurs, agents, attachés de presse... A ce titre, l’art chorégraphique, et ce dès les origines, suppose une organisation managériale, dont les fonctionnements, les spécificités peuvent permettre d’aborder, en entreprise, selon une perspective inhabituelle, et donc potentiellement innovante, les problématiques du management. L’histoire de la danse compte de grandes figures de managers, pourtant jamais cités en tant que tels. Directeurs de troupes, de salles, mécènes, ils ont rendu possibles certaines aventures artistiques, grâce à leur intuition, leur audace visionnaire, leur talent managérial et leur sens des affaires. Serge Diaghilev, directeur - mécène des Ballets russes, a su révéler le potentiel de créativité et d’innovation de ses danseurs. Il osa confier à Nijinski, vedette de la troupe louée pour ses prouesses techniques – des sauts vertigineux– la chorégraphie de l’Après-midi d’un faune et du Sacre du printemps, dont les principes vont à l’encontre des codes académiques – d’où le scandale – mais qui sont des œuvres charnières de la modernité en danse. Jacques Rouché, brillant industriel dans le secteur du luxe, réussit la modernisation de l’Opéra de Paris, dans les années 1930. Parmi les chorégraphes actuels, certains, comme Jiri Kylian, font preuve de qualités managériales, dans leur manière de faire émerger chez leurs danseurs, le meilleur d’eux-mêmes et de leur art, leur permettant ainsi de contribuer à l’élaboration d’œuvres fortes. Ces quelques figures constituent bien une source d’inspiration pour les managers, et pour l’entreprise, des exemples modélisants. Si l’on méconnaît les grandes figures managériales de l’histoire de l’art chorégraphique, on ignore souvent ses origines. C’est au 16 ° siècle que nobles et courtisans entreprirent de transformer danses populaires et paysannes pour agrémenter bals et banquets. D’abord apanage des hommes, cette « belle danse » visait à acquérir une tenue corporelle qu’imposait l’étiquette de cour mais favorisait aussi la préparation au combat. Pour assurer sa pérennité, Louis XIV, lui-même grand danseur – il doit son surnom de roi soleil au rôle qu’il tint dans Le Ballet de la nuit - , fonda l’Académie royale de danse qui marque la professionnalisation des danseurs. L’intention première du ballet de cour, qui deviendra ensuite le ballet classique et adoptera tutus et pointes à l’époque romantique, était donc de former la corporalité de la classe dirigeante, de lui inculquer les bonnes manières de se comporter corporellement en situation publique. Elle a constitué un support d’apprentissage des codes et usages sociaux. C’est notamment cette origine pédagogique, éducative, presque managériale de l’art chorégraphique, dans notre société, qui invite à penser aujourd’hui la danse comme une ressource pour l’entreprise, comme un outil de formation, d’apprentissage. Parce qu’elle mobilise le corps, l’espace et le temps, elle apporte des contenus pédagogiques nouveaux pour développer les compétences orales, l’aisance relationnelle, la gestualité dans la relation client…. Elle forme un support créatif, impliquant, mais aussi ludique pour la cohésion dans les équipes parce qu’elle permet de travailler la relation, la confiance, la coopération et l’engagement. Si j’ai voulu ici élargir le thème « Art et formation », en considérant l’art chorégraphique, c’est que tout comme Sophie Gonzalès, d’Artstorming, pour l’art contemporain, le rapprochement entre l’univers de la danse et l’univers de l’entreprise s’est imposé, pour moi, comme une évidence alors qu’habituellement, l’un et l’autre s’ignorent. Cette évidence, je la traduis aujourd’hui en action, au travers d’une offre de formation et d’intervention, dont j’ai montré, plus haut, quelques-uns des points d’ancrage. Anne Décoret-Ahiha Anthropologue de la danse, consultante coach Auteur de Les danses exotiques en France, CND.

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